Texte de R.Bonaccorsi

Le Nuage d’inconnaissance... Le titre de l’exposition de Barbara Haël dévoile avec précision sa source. Plus qu’une simple référence, il réitère le propos d’un ouvrage anonyme anglais du 14e siècle (The Cloud of unknowing) qui affirme la primauté du sentiment sur la pensée dans la quête de Dieu. Le propre de ce "nuage de l’oubli" est de jeter un voile sur la connaissance discursive : « Toujours et toujours (’homme) trouvera un nuage d’inconnaissance entre lui et son Dieu ». Cette articulation du conflit entre la pensée et le sentiment se déploie telle une scénographie où l’ombre et la lumière s’opposent, se confrontent, se confondent. « Et si jamais tu devais parvenir en ce nuage, et que tu y demeures et travailles dedans comme je t’en prie, ce que tu dois, de même que ce nuage d’inconnaissance est au-dessus de toi entre toi et ton Dieu, c’est exactement de même mettre au-dessous de toi un nuage d’oubli entre toi et toutes les créatures jamais créées »1. Evocation, source vive… Cette rigoureuse mise en garde contre toutes les tentations spéculaires et spéculatives peut susciter bien des équivoques et des malentendus. Le démon de l’illustration reste plus que jamais tapi dans l’ombre. Barbara Haël pose l’équation en termes plastiques et trouve sa résolution dans la pratique. Une pratique sérielle, un cheminement en forme d’approfondissement et de renouvellement constants où les techniques (encre de chine et huile) se pensent et se conçoivent, s’élaborent dans un rapport de causalité. Chaque œuvre singulière entraine l’autre, dans un cycle ou la régularité des formats (1,20 x 0,80 m pour les encres de chine, 1,60 x 1,30 et 1,95 x 1,20 m pour les huiles) traduisent une exigence formelle. Un refus de la redondance que souligne l’absence de titres particuliers que l’usage affecte le plus souvent aux œuvres comme signification préétablie ou indication d’un "sujet". S’écarter de l’évidence représentative par le biais d’un cheminement formel comme un possible accès à l’élévation spirituelle. Un processus où l’image, ou tout au moins la figure identifiable et lisible n’existe que dans l’évanescence de sa recomposition. La quête du sentiment s’identifie à celle du sensible, se pense et se révèle dans la pratique. Une méthode, un chemin, avec des seuils, des portes, des rideaux qui cachent ou laissent filtrer la lumière, la couleur. Une recherche chromatique qui s’affirme dans la vibration et la force évocatrice des déclinaisons des noirs, des rouges, des ocres. Rien de funèbre ou glacé pour autant. L’opposition symbolique de la lumière et des ténèbres n’interdit pas une forme de joie sensuelle. Une quête de la lumière cachée, par et pour la matière et le volume. Car, si l’exposition de la Villa Tamaris privilégie la peinture, Barbara Haël est aussi et sur le même plan, sculpteur. Le dessin reste premier, tel un élément matriciel, fondateur, mais la sculpture et la peinture constituent pour l’artiste des moyens d’expressions corrélatifs. La peinture de Barbara Haël s’apparente ainsi à celle d’un sculpteur. Les thèmes se retrouvent, s’approfondissent, s’enrichissent dans un jeu subtil de correspondances. Des formes symboliques : tentures, drapeaux, bannières, cercles terrestres ou, rouleaux/manuscrits recelant des  écritures cryptées, des sources disparues, une élévation vers la lumière, vers la connaissance. Toute volonté superlative se trouve ici écartée au profit de séquences qui se perpétuent et s’accomplissent dans un mouvement singulier. Les cycles, dessins, sculptures, peintures de Barbara Haël constituent autant d’exercices qui trouvent leur aboutissement dans le dialogue conflictuel de la nature et de la lumière. Une ascèse esthétique pour rendre palpable le sensible. Une appréhension visuelle du sensible qui passe par le cadre, plus court chemin pour l’approche d’une scène mystique. Rien ne serait plus vain que d’assimiler « le nuage d’inconnaissance » à un « nuage d’inconscience » (on retrouvera la formule dans  Le Mépris de Jean Luc Godard et peut-être dans l’ouvrage éponyme de Moravia). L’inscience favorise paradoxalement la perception, l’appréhension de la lumière et donc du sens et du savoir. Le travail de Barbara Haël rend compte de cette dialectique énigmatique et paradoxale où la pratique sensible favorise simultanément l’approche fugace et incertaine d’un ailleurs par l’expérience de la couleur dans la matérialité même. Avec un talent, une rigueur et une constance qui lui appartiennent en propre


Robert Bonaccorsi

1Le Nuage d’Inconnaissance, traduction Armel Guerne, Le Seuil, 1977.

 

Texte de Martine de Rabaudy

DANS L’ATELIER DE BARBARA HAEL

Cet hiver, alors que nous étions dans son atelier, Barbara Haël me demanda si je pourrais écrire quelques lignes de présentation pour son exposition au mois d’août à la chapelle Saint-Jean à La Garde-Freinet. L’élan de l’amitié et bien sûr parce que j’aime ses tableaux et ses sculptures me firent lui dire « oui ».

Moins hardie, au moment de chercher mes mots, je me souvenais de phrases définitives du poète Françis Ponge dans son ouvrage l’Atelier contemporain : « Y a-t-il des mots pour la peinture ? On peut se le demander. Et de répondre : évidemment, on peut toujours parler de tout ». De quoi suspendre sa plume au-dessus du vide de la page blanche avec la sensation du vertige … Depuis Baudelaire, Aragon, Char, Genet et justement Ponge, seuls les poëtes sont les alliés inséparables des peintres. Des critiques, souvent décriés pour la glose sous laquelle ils ensevelissent les œuvres plus qu’ils ne les éclairent, nous sauverons dans le passé le génie de Diderot et celui de Baudelaire et, au présent, le regretté Daniel Arasse et le pape de la critique américaine Clément Greenberg. Puisque la messe avait été si bien dite, il me fallait trouver le moyen de détourner ce périlleux exercice promis. Ainsi, je choisis pour faire connaissance avec Barbara Haël de vous inviter clandestinement dans son atelier, quelque part dans le pays varois.

La première visite d’un atelier ressemble à un voyage initiatique et l’artiste qui s’y soumet se sent souvent partagé entre la confiance et le doute. L’intrus, lui s’aventure avec précaution et discrétion, en silence, refreinant son appétit d’affamé qui voudrait avaler d’un regard le vivant désordre de tout le matériel éparpillé.

L’atmosphère de l’atelier dévoile la personnalité de l’artiste. Celui de Barbara Haël, bien qu’encombré, est loin de ressembler au chaos de certains. Une partie est destinée à la peinture, l’autre à la sculpture. Les toiles empilées et appuyées le long des murs, sont rangées par taille, châssis vers l’extérieur, par mesure de protection mais aussi pour que leur présence ne perturbe pas la création de celle en cours.

Chaque jour, à l’aube, dès qu’elle se calfeutre dans cette vaste pièce, Barbara Haël abandonne le monde à sa porte, son temps n’a plus d’horaire, ni son espace d’horizon. Cela s’appelle la plénitude. Je connais peu d’artiste aussi épanoui, aussi serein que Barbara en « son lieu », évoluant avec agilité au milieu des longs rubans de métal qui attendent qu’elle leur donne forme et les multiples rouleaux de toile, respirant sans plus la sentir l’odeur enivrante de la térébenthine.

Quand James Joyce évoque les trois conditions absolues de la création : « Le silence, l’exil et la ruse », je pense à elle. Le silence, elle s’en empare en tombant du lit à l’heure du plus profond sommeil des autres. L’exil, ses ancêtres, fuyant l’Europe Centrale puis l’Espagne s’en chargèrent pour émigrer en Turquie que son père à son tour quitta pour se fixer en France à Nice, la ville où Matisse rencontra la lumière et, où elle naquit. Quant à la ruse, à l’appel de l’atelier, personne mieux que Barbara Haël ne sait en jouer avec autant de détermination pour échapper aux sommations du téléphone et décourager les importuns. Solitaire et concentrée, alors elle s’immerge avec bonheur dans son travail jusqu’à l’épuisement de son énergie. Tout à la fois artiste et artisan de la matière, elle sait ce qu’elle cherche et donc le trouve.

Au visiteur privilégié, elle présente les tableaux achevés, les tournant l’un après l’autre comme les pages d’un livre qui serait plus grand qu’elle et l’on reste captivé par « son » rouge sur l’entièreté des surfaces, rouge tumultueux et chaud comme le sang de la vie puis elle découvre ceux aux teintes plus apaisées de gris cendrés, de sables rosés à la douceur nuageuse. Sa peinture et sa sculpture libèrent l’imagination, c’est pourquoi il serait vain de les réduire à une interprétation unique et dogmatique. Seules comptent les traces qu’elles laissent en vous.